Les stéréotypes dans les albums de jeunesse

Les albums et livres documentaires, en libre accès à la bibliothèque de classe ou en lecture partagée, aident l’enfant de maternelle et de primaire à enrichir ses représentations du monde, son imaginaire… et  son support d’expression : l’enfant rencontre des personnages, s’identifie ou non à l’un d’eux, peut revivre diverses situations de vie, s’interroger sur le monde qui l’entoure…

Les histoires mettent en scène le réel à travers la fiction : les centres d’intérêt et les préoccupations des enfants, la famille, la sociétéAu-delà de la narration proprement dite, de la forme proposée, de la qualité de l’écriture et de l’illustration, les personnages adultes ou enfants, qu’ils soient humains ou animaux anthropomorphes, jouent un rôle dans la construction de l’identité des filles et des garçons. Il est donc intéressant de s'interroger sur les représentationsdes deux sexes qu’ils véhiculent.

Le monde des albums de jeunesse offre peu de possibilités d'identification à des personnages féminins. Sur le plan purement quantitatif (proportion de héros par rapport à la présence des héroïnes), les livres oublient largement les filles. En effet, les albums de jeunesse proposant une histoire ayant pour personnage principal un individu de sexe masculin sont dix fois plus nombreux que ceux mettant en scène une héroïne. Plus précisément, selon Caroline Huart, 51% des livres racontent l’histoire d’un héros et seulement 25% celle d’une héroïne. Pourtant, lorsqu’on leur pose la question, les enfants déclarent qu’ils préfèrent des histoires dont le personnage principal est du même sexe que le leur. Les adultes, eux, considèrent le plus souvent qu’une histoire où un garçon est le héros intéressera les enfants des deux sexes, alors que celle d’une héroïne ne plairait qu’aux filles. Les livres documentaires surfent sur le même mode… Ici aussi, observer la couverture permet de s’en rendre compte.   

Lorsqu’on analyse les albums sous l’angle qualitatif (contenu de l’histoire, texte et images) et comparatif (par rapport à l’évolution de la société), on constate que les traits de caractère, attitudes et activités des personnages masculins et féminins se différencient fortement en fonction du sexe : courage/peur ; activité/passivité ; aventure/quotidien... au détriment du féminin, qu’il s’agisse des personnages de sexe féminin mais aussi des valeurs associées au féminin. Les albums proposent peu d'images susceptibles de casser les rôles sexuellement assignés.

Quelques exemples de stéréotypes dans les albums de jeunesse

  • Dans l'album Petit Ours, l'ours de gauche représente un homme âgé : il porte un costume, des lunettes et une canne. Il est assis en retrait de la table, les mains posées sur une canne. Le petit ours ne porte pas de vêtements, on ne sait que c'est un garçon que grâce au texte. Il est assis et regarde vers le personnage féminin. L'ours de droite représente une femme : elle est vêtue d’une longue robe, un tablier, d’une coiffe et elle porte un plateau. Les personnages sont stéréotypés : le personnage féminin (en position de servante) assure le bien-être de la famille. Dans l'espace domestique, les hommes se reposent et les femmes travaillent ! Il n'y a pas de partage des tâches ménagères. Le décor, comme les vêtements des personnages, suggèrent que cette histoire se passe au début du vingtième siècle. Une discussion avec les enfants pourrait déboucher sur la réécriture de l'histoire pour la mettre au goût du jour. 

Les représentations des deux sexes sont très stéréotypées. Si les garçons sont représentés de manière plus asexuée (un pull, un pantalon, les cheveux courts), les filles par contre sont le plus souvent dessinées en jupe ou en robe, Elles ont des cheveux longs agrémentés d’une barrette ou d’un nœud, leurs vêtements sont de couleur rose ou pastel… Même l’héroïne de Marre du rose,toute de noire vêtue, au caractère bien affirmé,  qui n’aime ni le rose ni les jeux de filles, déclare  : «  Je sais bien que je suis une fille, moi. Il y a des choses qui ne trompent pas : j’ai une zézette, les cheveux longs avec des barrettes et des pierres qui brillent ». Les enfants retiennent ces codes vestimentaires. Ainsi, lorsqu’on leur présente une illustration d’un enfant asexué ou d’un animal anthropomorphisé, ils projetteront à 90% une identité masculine.

Dans les deux albums suivants, Max est associé à des monstres, des êtres imaginaires, effrayants (M. Sendak, 1973, Max et les Maximonstres, Ecole des loisirs). Le décor suggère l'aventure dans des régions lointaines : la mer, le bateau, les palmiers. Le lieu du rêve où tout est possible. Nous évoluons dans un espace ouvert, public, avec le cosmos pour horizon. Léontine est assise dans une chambre devant une armoire (J. Cohen, 1978, Léontine en Marmousie, Bayard). Elle a beau rêver d’un pays imaginaire (Marmousie), le lieu où elle évolue est l’espace privé et clos de la maison.

 

Les personnages féminins, fillettes ou femmes, sont le plus souvent représentés à l’intérieur (cuisine, la chambre à coucher… voire jardin), dans un espace privé, alors que les hommes sont généralement à l’extérieur ou dans un espace public. La gent féminine est aussi davantage représentée dans l’univers familial alors que l’univers masculin est plus social. Cela peut paraître anodin, mais petit à petit, l’enfant se construit une image et se positionne par rapport à son genre.

 

•  Dans Le Nénuphar, album écrit et illustré par des femmes, le personnage principal, Catsisouris, est féminin. Cet album est-il pour autant dépourvu de stéréotypes ? Le texte accompagnant les deux illustrations est le suivant : "Catsisouris glisse… et plouf, elle tombe dans l'eau. Catsisouris ne sait pas nager. Vite, Jeannot lui tend la main".

Aventureuse, la petite souris fait preuve d'imprudence (elle ne fait pas attention) et d'incompétence (elle ne sait pas nager). Lorsqu'elle se trouvera en danger, il lui faudra un sauveur. Le stéréotype cantonne la femme dans un statut de mineure, existentiellement dépendante de l'homme pourvoyeur et protecteur.

Il n’y a pas que les attributs vestimentaires ou les activités qui soient stéréotypés : les qualités des personnages le sont également : les garçons sont en bande, les filles plus souvent isolées ; les premiers sont actifs, aventureux, fanfarons, se salissent…  les activités des secondes sont moins spectaculaires, plus altruistes ou maternantes,  leur audace débouche sur une demande d’aide, elles sont plus réservées…

Si depuis les années 1970, les personnages féminins sont davantage actifs, audacieux,… les personnages masculins ont peu évolué. Il n’est toujours pas de bon ton pour un garçon de montrer ses sentiments, de danser ou de jouer à la poupée (au mieux, petit il a droit à un doudou)… Un comportement considéré à « contre-emploi » sera accueilli par des railleries…

Les femmes sont essentiellement occupées à des tâches domestiques et lorsqu’elles travaillent, elles sont cantonnées dans les métiers de l’éducation, du soin aux personnes voire à la vente.  Leur tâche essentielle est d’être mère ou de prendre soin d’autrui (infirmière, amie,…).

Les hommes par contre travaillent à l’extérieur, ce qui se traduit notamment par le port d’un uniforme (pompier, postier, médecin…), d’accessoires (la mallette…). A la maison, ils s’occupent du jardin ou… se détendent ! Leur rôle de père est plus visible qu’avant.

Comment réduire les stéréotypes dans les albums de jeunesse ?  

Les vecteurs de stéréotypes sont multiples. Qu'ils mettent en scène des personnages humains ou animaux, les auteur-e-s ou illustratrices et illustrateurs transmettent, consciemment ou non, des représentations codées du masculin et du féminin, des rôles sociaux, des cultures, etc. À force d'être répétées, ces représentations acquièrent valeur de modèle. Il faut donc se tourner de préférence vers des albums de jeunesse proposant des héroïnes qui assument, voire revendiquent leur appartenance au sexe féminin sans pour autant céder à la pression sociale :

  • Eloïse de Kay Thompson et Hilary Knight, Gallimard Jeunesse, 1982.
  • Courage Zuza d’Anaïs Vaugelade, l’École des loisirs, 2004.
  • Dahlia de Barbara McClintock, Circonflexe, 2003.
  • Un heureux malheur d’Adela Turin raconte l'histoire du changement dans les rôles sexués traditionnels suite à une catastrophe. Ce conte met l'accent sur l'amélioration de la qualité de vie qui en découle. 

Vous pouvez découvrir d’autres albums à l'aide des outils suivants :

  • La bibliographie que nous mettons à votre disposition ici.
  • La liste des livres ayant obtenu le prix de l'association suisse lab-elle pour des ouvrages promouvant l'égalité des sexes (lien http://www.lab-elle.ch).
  • Le catalogue « Ce genre que tu te donnes » propose des titres d’albums et de livres de jeunesse.